Accroître la prospérité tout en réduisant les émissions : la quadrature du cercle ?

Solo
Solomon Islands

« Le changement climatique n’est pas la cause des inégalités. La division entre populations nanties et démunies a toujours existé, tandis que l’urgence du changement climatique que nous affrontons actuellement est une menace relativement récente. Mais une chose est sûre : si ceux qui occupent le bas de la pyramide continuent à être frappés par les catastrophes climatiques, ils finiront par ne plus pouvoir se relever. »

 

Cet avertissement sévère est lancé par Jane Wilkinson, conseillère stratégique en atténuation à l’AMCC+, le programme phare de l’UE en matière de changement climatique, mais aussi experte de premier plan en matière d’inégalités et de changement climatique. « Nous avons aujourd’hui une occasion exceptionnelle de nous atteler au changement climatique dans le contexte de la reprise après le COVID-19, mais c’est fort probablement la dernière véritable occasion », annonce-t-elle.

 

Les inégalités se manifestent dans de nombreux domaines, notamment la richesse, le genre, les chances offertes, l’éducation et la santé. Le changement climatique exacerbe ces inégalités et entrave notre capacité à nous adapter, à atténuer ses effets et à devenir plus résilients.

 

« Les personnes déjà défavorisées par des ressources plus minces, une éducation moins complète et une moindre capacité à comprendre le problème présentent une plus grande vulnérabilité aux impacts négatifs quand ils surviennent », explique Jane. « Souvent, elles sont plus vulnérables parce qu’elles ont tendance à vivre dans des lieux moins protégés et moins résilients. Pour simplifier, plus on est pauvre, moins on est en mesure d’affronter les catastrophes de nature climatique lorsqu’elles surviennent. »

 

« Les pauvres ont toujours dû affronter toutes sortes de menaces. Lorsqu’il s’agit d’une menace exogène – une menace mondiale telle que le changement climatique ou le COVID-19 sur lesquels ils n’ont aucun contrôle –, ils ne la voient pas venir et, une fois qu’elle se concrétise, ne la comprennent pas. Quoi qu’ils fassent pour tenter d’y résister ou d’y réagir reste souvent inadéquat, si tant est qu’ils puissent essayer de réagir. » Et cette tendance semble devoir se poursuivre. Selon une étude récente, même en limitant le réchauffement planétaire à l’objectif de 1,5  de l’Accord de Paris, les plus riches percevront le changement climatique dans une moindre mesure que les plus pauvres.

 

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Spirulina, Chad

 

L’UE est consciente de cette inégalité. Depuis plus d’une décennie, les projets menés par l’AMCC+ aux quatre coins du monde s’emploient à remédier aux inégalités de richesse et de genre afin d’aider les populations des pays en développement à devenir plus résilientes face aux effets du changement climatique. Au Tchad, par exemple, dans le cadre d’un investissement de 8 millions d’euros de l’UE, de jeunes femmes obtiennent des revenus supplémentaires en récoltant et transformant la spiruline, un complément alimentaire écologique et riche en nutriments qui est apprécié par les consommateurs occidentaux soucieux de leur santé. Les propriétaires terriens autochtones des Îles Salomon ont volontairement renoncé à leurs droits d’abattage d’arbres en échange de la possibilité de créer et de vendre des compensations carbone en forêt tropicale. Les apiculteurs gagnent leur vie tout en préservant et en rétablissant les précieuses forêts de mangroves qui protègent le littoral vulnérable du Suriname. Au Timor-Oriental, grâce à des réservoirs de collecte d’eau de pluie, les femmes et les filles ne doivent plus marcher deux kilomètres pour aller chercher de l’eau dans de lourds récipients. En Tanzanie, les fourneaux sobres en combustible qui ont été distribués aux femmes contribuent à réduire la déforestation et les émissions de fumées polluantes.

 

Tanzania
Clean cook stoves distributed to women in Tanzania

 

Bien que ces exemples, parmi des centaines d’autres, témoignent de l’engagement pris par l’UE de remédier aux problèmes dus aux inégalités et au changement climatique, d’énormes efforts restent à accomplir. « Des inégalités existent à la fois au sein des pays et entre les pays », souligne Jane. « S’il est vrai que les inégalités entre les pays ont diminué au cours des trente à quarante dernières années, cela s’explique surtout par l’échelle de l’industrialisation en Chine et en Inde. Les inégalités au sein des pays se sont accentuées partout. »

 

Les « inégalités carbone » sont de plus en plus profondes. Une étude d’Oxfam indique que les 10 % les plus riches de la population de la planète sont responsables de la moitié des émissions mondiales de gaz à effet de serre, alors que les 50 % les plus pauvres ne sont à l’origine que de 10 % de ces émissions. « Les inégalités carbone montrent que les populations les plus menacées par le changement climatique – une forte vulnérabilité simplement due à leur lieu de vie – n’ont pas contribué historiquement aux taux de carbone et n’y contribuent toujours pas, et qu’elles sont pourtant les plus durement frappées par ce phénomène. C’est au niveau de la catégorie des personnes gagnant plus de 100 dollars par jour que commence l’utilisation vraiment exponentielle du carbone », précise Jane.

 

Les technologies qui font un bond en avant écologique et les solutions fondées sur la nature pourraient jouer un rôle majeur en aidant les populations à sortir de la pauvreté extrême pour entrer dans les classes moyennes sans accroître l’empreinte carbone. « Le problème ne se trouve pas vraiment au niveau des classes moyennes, que nous définissons comme les personnes dont le revenu atteint entre 10 et 100 dollars par jour », ajoute-t-elle. « Sur les 20 dernières années, la contribution des classes moyennes à l’utilisation du carbone n’a pas changé, toutes proportions gardées : elles ont contribué et continuent de le faire pour environ 40 % des émissions de carbone, même si cette catégorie de population a augmenté de plusieurs centaines de millions d’individus. Toutefois, en adoptant des politiques résolues, les gouvernements peuvent réellement faire une différence, par exemple dans les domaines de l’efficacité énergétique, du logement, de la construction et des transports publics. »

 

Les prochaines négociations sur le changement climatique de la COP 26 – à tenir en novembre à Glasgow, après avoir été initialement prévues en 2020 et reportées en raison de la pandémie de COVID-19 – offriront à l’UE une nouvelle chance de montrer l’exemple avec des objectifs de financement climatique visant à réduire les « inégalités carbone ». « Tout porte à croire que l’accroissement de la prospérité est compatible avec la réduction des émissions », s’enthousiasme Jane. « Depuis la prise de fonction de la nouvelle administration américaine, mon pendule se balance un peu plus vers le côté optimiste ! ».