« Les deux faces d’une même pièce » - s’attaquer à la désertification en Afrique

Pour certains d’entre nous, le mot « désert » évoque de vastes dunes de sable s’étendant sous un soleil de plomb, sans aucune trace d’eau ni forme de vie. Pensez par exemple à Lawrence d’Arabie ou au Patient anglais. La réalité est cependant très différente et bien plus complexe. La désertification s’exprime sous de nombreuses formes, et le changement climatique ne fait qu’aggraver la situation.

 

Il est vrai que la désertification – ou « dégradation des terres », comme on l’appelle de plus en plus souvent – est plus courante dans les régions qui souffrent déjà du manque d’eau. Mais partout dans le monde, le surdéveloppement, l’agriculture intensive, le surpâturage, l’érosion des sols et leur mauvaise nutrition, ainsi que la déforestation accentuent ce phénomène. Pour les personnes qui vivent et travaillent sur ces terres, l’impact peut être catastrophique.

 

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©EU/GCCA, Ethiopia 2019

 

« Sous les climats chauds et secs, quand toute la végétation disparaît, il est très compliqué de la restaurer », indique Michael Cherlet, l’un des auteurs principaux de l’Atlas mondial de la désertification. « La dégradation des terres implique que celles-ci perdent leur capacité à fournir des services écosystémiques et à soutenir la vie et la biodiversité. Lorsqu’on en demande trop à la terre et qu’on ne lui rend pas tout ce qu’on lui prend, elle se dégrade inévitablement. Le terme « désertification » est trompeur. Dans certaines régions, la dégradation des terres est causée par l’activité humaine, mais elle est aussi aggravée par le changement climatique. »

 

La dernière édition de l’Atlas – publié par le Centre commun de recherche de la Commission européenne – dresse un tableau alarmant. La croissance démographique et la hausse de la consommation font plus que jamais pression sur les ressources naturelles. Plus des trois quarts des terres de la planète sont déjà dégradées et, chaque année, une surface de plus de 4 millions de km2 – soit la moitié de la superficie totale de l’Union européenne – est perdue. L’Afrique et l’Asie sont les plus affectées.

 

« Le sol constitue une part importante de la terre. Son érosion, très visible, est un indicateur flagrant de la dégradation des terres. Mais elle est loin d’être le seul. La déforestation est un autre signe évident : lorsqu’on coupe les arbres, les sols peuvent être emportés par la pluie, ce qui entraîne leur dégradation », explique Michael.

 

« La dégradation des terres et le changement climatique sont les deux faces d’une même pièce. Bien sûr, la dégradation est aggravée par le changement climatique, surtout lorsque les précipitations diminuent. Mais l’inverse est aussi vrai, car la perte de la végétation, qui agit comme un puits de carbone, entraîne une hausse des émissions carboniques. C’est un cercle vicieux, et il faut donc s’attaquer aux différents problèmes en même temps. »

 

La désertification est l’un des effets les plus néfastes du changement climatique : elle détruit des moyens de subsistance et des habitats. À travers l’Afrique, le programme phare de l’UE contre le changement climatique, l’AMCC+, gère différents projets visant à réduire ou même inverser les impacts de la désertification. Ainsi, au Sahel – l’une des régions les plus touchées –, des agriculteurs tchadiens ont reçu des pompes à eau alimentées à l’énergie solaire, qui leur permettent d’alimenter leur famille et leur troupeau en eau potable, mais aussi de cultiver des terres qui seraient autrement trop arides. Un programme financé par l’UE à hauteur de 21 millions d’euros en Afrique de l’Ouest gère des projets pilotes d’agriculture intelligente face au climat au Bénin, au Niger, au Tchad et en Mauritanie, allant de la plantation de variétés de riz résistantes à la sécheresse à un projet intégré d’agriculture et d’élevage pour les femmes et les jeunes.

 

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©Denis Sassous, Climate Trackers, GCCA+/EU 2020

 

« Le Sahel est une zone de faible résilience, dont la population est pauvre et qui est confrontée à tous ces phénomènes », poursuit Michael. « La difficulté est que, lorsqu’on augmente la pression sur la terre, on se retrouve confrontés à de multiples problèmes. En cas de sécheresse deux années de suite, on ne peut plus rien cultiver, mais s’il pleut trop, les précipitations emportent tout sur leur passage. »

 

Les solutions sont souvent étonnamment rudimentaires. « Des pratiques durables très simples, comme le paillage, le compostage ou la construction de petites barrières en pierre pour empêcher le ruissellement, sont souvent les plus efficaces », se réjouit Michael. « C’est plus une question d’éducation que de financement. J’ai vu de nombreux projets très complexes échouer en Afrique car ils coûtaient trop cher et ne pouvaient être maintenus à long terme. »

 

Pour prouver qu’il est possible d’enrayer la dégradation des terres, Michael cite l’exemple du Great Green Wall. « Tout a commencé par une idée assez simple : planter des arbres et mettre un terme à l’avancée du désert », explique-t-il. « L’UE a largement soutenu ce projet, qui ne se limite maintenant plus à la simple plantation d’arbres. C’est devenu un projet participatif de renforcement des capacités de la société. Des communautés entières non seulement plantent des arbres, mais adoptent aussi des méthodes agricoles durables, font pousser de jeunes plants et mettent en œuvre des systèmes combinés d’agriculture et d’exploitations forestières, bien plus efficaces. »

 

Au Mali, par exemple, l’AMCC+ travaille avec Sahel Eco dans les communautés rurales pour apprendre aux agriculteurs à restaurer naturellement la terre. « Autrefois, pour faire de la place pour mes cultures, j’avais tendance à couper et brûler des arbres », se rappelle Ousmane Guindo, agriculteur à Sokoura. « Mais alors plus rien ne coupait le vent. Mes cultures étaient recouvertes de sable et mes rendements étaient très mauvais. J’ai donc commencé à laisser les souches d’arbre intactes et à prendre soin des nouvelles pousses – les feuilles se décomposent et fertilisent mes terres, j’ai un stock presque permanent de bois pour la cuisine, le rendement de mes cultures est meilleur et les arbres nous apportent une ombre bienvenue quand nous travaillons. »

 

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©EU/GCCA, Mozambique

 

Il n’y a pas qu’au Sahel que les projets de l’UE font une différence. En Tanzanie, cinq projets d’« écovillages » entendent aider les communautés vulnérables à s’adapter aux effets néfastes du changement climatique, y compris la désertification. Le projet ECO-BOMA, par exemple, intègre des stratégies massaï traditionnelles dans le but de développer des solutions modernes en réponse aux conditions météorologiques extrêmes, comme des bouteilles transformées en ampoules solaires ou encore des technologies à base de biogaz. Au Mozambique, où la sécheresse constitue aussi un problème majeur, les habitants du village de Chitsuluine ont installé deux réservoirs d’eau à énergie solaire, qui bénéficient à 1 300 personnes. « Tout le monde a été impliqué, des résidents aux enfants, en passant par les enseignants et les éleveurs. Je pense que ce genre de solutions rassemblent les gens, elles créent un sentiment de solidarité entre eux », explique le chef du village, Efrainme Anslmocossa.

 

 

« Les êtres humains sont à la fois la cause de la dégradation des terres et la solution au problème », affirme Michael. « Je crois dans le reflex de survie de l’humanité et je suis convaincu que nous parviendrons à adapter notre consommation et à privilégier les circuits locaux au détriment des circuits mondiaux. Mais nous devrons aussi changer la manière dont nous utilisons la terre – de nombreuses pratiques agricoles ne sont pas durables. Si nous ne maintenons pas un équilibre entre les activités humaines et l’écologie, nous serons confrontés à un problème, comme au Sahel. »