Un avenir durable pour le karité en Afrique de l’Ouest : la solution est entre les mains d’agricultrices

Dans une exploitation agricole reculée de l’État d’Oyo, au Nigeria, un groupe de femmes travaille dans les champs, dégageant de la poussière. Ces agricultrices sèment du maïs, du gombo, des épinards, des tomates et bien d’autres légumes qu’elles récolteront lors de prochaine saison sèche. Vêtues de vêtements et de foulards bigarrés, elles chantent en travaillant. Une scène typique de l’Afrique de l’Ouest rurale.

Le tableau est bien différent et plus inhabituel dans la ferme modèle Oke Oda, située dans l’ouest du pays, non loin de la frontière avec le Bénin. Ici, les femmes plantent leurs cultures à l’ombre de karités, selon une toute nouvelle approche d’agriculture durable mise en œuvre sur quatre hectares de terres. Tout comme d’autres bénéficiaires qui travaillent dans une autre exploitation, à 500 km à l’est de Tufa, dans l’État du Niger, ces femmes sont bien résolues à transformer leur vie et à pérenniser le secteur du karité.

« Le Nigeria, comme d’autres pays d’Afrique de l’Ouest, est de plus en plus touché par les effets du changement climatique, comme la sécheresse et les effets du déboisement – deux phénomènes qui diminuent la production alimentaire », explique Cornelius Kakrabah, en charge du développement commercial et de la mise en œuvre des programmes à la Global Shea Alliance (GSA). « Les revenus et les recettes tirés du karité sont relativement modestes, mais cette production représente une source régulière de revenus financiers, qui permet aux femmes de subvenir aux besoins des ménages (soins de santé, éducation et subsistance quotidienne des familles). »

Le beurre de karité est utilisé pour la fabrication d’aliments et de cosmétiques vendus aux quatre coins du monde. Les karités, qui portent les noix dont le beurre sera extrait, poussent dans tout le Sahel, une région aride d’Afrique de l’Ouest. Ils peuvent par ailleurs donner des noix pendant 200 ans. Ces arbres sont de plus en plus cultivés pour approvisionner un marché mondial toujours en plein développement, qui, selon le World Business Council for Sustainable development (WBCSD) pèsera 2,9 milliards de dollars d’ici 2025. La demande en noix de karité d’Afrique de l’Ouest a explosé, augmentant de 600 % au cours des 20 dernières années, mais les collecteurs de noix de karité – qui sont presque exclusivement des collectrices – se situent tout en bas de la chaîne de valeur. Ce travail ne leur rapporte donc pas plus de 75 dollars par an.

Women shea collectors ©GSA
Collectrices de noix de karité ©GSA

Au Nigeria, premier fournisseur mondial de noix de karité, environ 2,2 millions de femmes travaillent comme collectrices. Afin d’améliorer leurs moyens de subsistance et de pérenniser le secteur de la culture du karité, un projet d’une durée de deux ans, financé à hauteur de 245 000 euros (Developing A Resilient Shea Agro-forestry Farm Model) a été lancé au titre de l’UE AMCC+. Il apparaît d’ores et déjà comme une réussite. Dans le cadre de celui-ci, cinquante-six femmes, issues de coopératives locales, bénéficient d’une formation dans deux exploitations modèles. Une fois formées, elles transmettront leurs connaissances à environ 1 500 femmes de communautés voisines.

« Ce projet est entièrement axé sur les collectrices de noix de karité », explique M. Kakrabah. « La saison du karité ne dure que quelques mois, de mai à août. En dehors de cette période de récolte, les femmes n’ont donc que très peu de travail. Ce projet leur garantit un travail et donc des revenus tout au long de l’année, aussi bien pendant qu’en dehors de la saison du karité. Elles cultivent en effet d’autres cultures sur les terres où poussent les karités. La culture mixte permet aux femmes de se procurer des revenus toute l’année tout en améliorant la conservation des sols. Les bénéficiaires sont également formées à l’apiculture, un plus qui leur procure des revenus supplémentaires tout en favorisant la pollinisation des cultures. »

Une étude récente a mis en avant l’effet positif de l’apiculture sur les karités. En transportant les grains de pollen vers les fleurs des karités, les abeilles (des insectes pollinisateurs) améliorent la fructification des karités. Dans les exploitations de faible biodiversité, l’insuffisance de la pollinisation est à l’origine de faibles rendements fruitiers. En revanche, sur les sites à biodiversité élevée (comme dans ces deux exploitations modèles), les populations d’abeilles plus nombreuses améliorent ces rendements. En outre, la restauration de la savane où poussent les arbres à karité permet de lutter contre la désertification progressive qui menace le Sahel.

Les ramasseuses de noix de karité appartiennent généralement à de grands ménages polygames et, dans certains États, la législation et les coutumes locales les empêchent d’être propriétaires des terres qu’elles cultivent. Les hommes ne participent généralement pas à la culture du karité, une activité réservée aux femmes qui doivent s’occuper de leurs enfants et payer les frais de scolarité et d’autres dépenses avec l’argent qu’elles tirent de la collecte des noix. « Pour ces femmes, le ramassage des noix de karité, leur principale activité rémunératrice, relève de l’agriculture de subsistance. Certaines parviennent néanmoins à développer une activité commerciale, en vendant leurs noix sur les marchés locaux », poursuit M. Kakrabah.

Le projet, qui est entré dans sa deuxième année, porte déjà clairement ses fruits. « Les résultats engrangés à ce jour sont très encourageants. Les femmes nous disent qu’il a un réel effet positif sur leur vie. Le projet suscite beaucoup d’intérêt. Nous organisons des présentations pour partager les enseignements tirés à ce jour et expliquons que cette approche agroforestière durable peut être reproduite dans toute l’Afrique de l’Ouest. »

Women shea collectors ©GSA
Collectrices de noix de karité ©GSA

Les partenariats mis en place tout au long de la chaîne de valeur du karité sont l’une des clés du succès de ce projet. Des entreprises du secteur privé, des services gouvernementaux et des instituts de recherche sont associés à sa mise en œuvre et au suivi. Des évaluations de l’effet économique et environnemental sont en cours afin de quantifier les avantages du projet, pour les femmes comme pour les sols. Les deux exploitations modèles sont également associées à l’initiative plus générale de la GSA, Action for Shea Parklands (Action en faveur des parcs à karité, ASP), qui a pour objectif de remplacer les sept millions d’arbres qui disparaissent chaque année en Afrique de l’Ouest, victimes du changement climatique et de la conversion des terres.

« Les arbres de karité sont une espèce en voie de disparition au Nigeria », affirme Ahmed Mohammed Kontagora, président de l’Association nationale des produits issus du karité (NASPAN). « Les arbres sont abattus pour être utilisés comme matériau de construction ou pour se chauffer, ou pour produire du charbon de bois. Les terres où poussent les karités sont donc victimes du déboisement. Nous voulons réhabiliter ces terres et y replanter des arbres à karité, pour en confier ensuite la propriété et la gestion aux communautés locales.

L’un des plus grands défis est de s’assurer que les communautés n’utilisent pas ces arbres pour leur bois, mais qu’elles en assurent la gestion dans des exploitations agroforestières, pour garantir leur survie. »

Les défis sont nombreux, mais le projet d’exploitations modèles mis en œuvre au Nigeria montre d’ores et déjà que la gestion agroforestière durable, appliquée au karité, peut être bénéfique à la fois aux communautés et à l’environnement. « La culture durable du karité a vraiment un avenir en Afrique de l’Ouest », se réjouit Cornelius Kakrabah. « Les femmes se sont d’emblée montrées enthousiastes. Nous avons organisé des consultations dans les communautés, nous avons rencontré leurs chefs et nous avons constaté à quel point les femmes étaient heureuses que nous venions dans leurs villages pour les associer au projet et les former. Ce qu’elles ont pu apprendre dépasse toutes les attentes. Les karités semblent ainsi promis à un bel avenir dans toute l’Afrique de l’Ouest. »

Une impression et un sentiment partagés par Khadijat Hassan, membre de la coopérative Asumali à Tufa, qui a été choisie pour participer au projet pilote. Elle explique avec enthousiasme : « Nous avons été vraiment impressionnées par tout ce que nous avons appris. Nous avons ainsi appris la culture mixte et à transférer nos connaissances à d’autres femmes. Nous aurons bientôt tout en main pour subvenir aux besoins de nos enfants et de notre famille, et apporter ainsi un soutien financier à nos maris. »

 

Photos © Global Shea Alliance

Pour plus de photos et l’actualité du projet d’exploitations modèles, visitez la page Facebook de la GSA.